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Articles - 1 Le couturier brocanteur

L'Express du 20/10/2005
Paul Smith
Le couturier brocanteur

propos recueillis par Léa Delpont

A force d'accumuler d'hétéroclites collections de babioles kitsch et d'antiquités rares, il fallait bien qu'un jour il en fasse profiter son public: Paul Smith vient d'ouvrir sa très attendue «boutique de curiosités», à Londres. Elle mêle le beau et l'insolite, résumant la quintessence de cet Anglais célèbre auprès des amateurs du chic british. Pour parler de sa passion devenue métier, il a accueilli L'Express. En exclusivité

Vous ouvrez une boutique de curiosités. Pourquoi?

Depuis des années, je cours les antiquaires et les marchés aux puces, je collectionne des choses, belles, insolites, rares, touchantes, inutiles… J'ai amassé des centaines de fauteuils anciens, de tableaux, de figurines, de lapins, de robots, d'objets kitsch qui intriguent… Je les entasse autour de moi, et je les dispose aussi dans mes boutiques. Depuis la création de mon tout premier magasin, à Nottingham, quand j'avais 22 ans, j'aime mélanger les vêtements avec une chaise Art déco, une lithographie, une statuette… Pas seulement pour le décor: je les vends, entre deux chemises. Il y a trois ans, j'ai même embauché quelqu'un qui s'occupe uniquement de ces objets dispersés aux quatre coins du monde. Et puis j'ai eu envie de leur consacrer un lieu spécifique.

En fait, vous vouliez vous débarrasser de tout le bric-à-brac qui encombre votre bureau et vos entrepôts?
C'était peut-être une intention cachée, mais c'est l'effet inverse qui s'est produit. On a plus de bazar que jamais.

Que trouvera-t-on au 9 Albermarle Street?
Ce sera un curieux mélange de pièces d'art précieuses, d'antiquités parfois customisées et un fourbi de curiosités et de vieilleries attachantes, en provenance des cinq continents. C'est ce qui rendra cet endroit fascinant et irrésistible. Je veux que ce soit un lieu d'inspiration pour les gens et aussi pour les créateurs, les joailliers, les couturiers, les designers… Voici par exemple une porte espagnole du XVIIIe siècle, fermée sur ses mystères, et, là, des chaises françaises des années 1920, que j'ai recouvertes d'un tissu à fleurs de la collection printemps-été 2004. Il y aura deux salles, avec deux ambiances: l'une avec les pièces nobles, des toiles et des photos encadrées, et l'autre dans l'esprit d'un vide-grenier, où l'on pourra farfouiller parmi des bijoux, de la vaisselle dépareillée, des exemplaires jaunis du magazine Domus, de vieilles revues pour homme, des rouleaux de tapisserie vintage

Qu'est-ce que vous aimez dans toutes les antiquités que vous accumulez?
Ce qui m'intéresse, c'est le design. J'aime le dessin et les formes, tous styles confondus. A travers ces antiquités, ces beaux objets ou même des bibelots kitsch, j'apprécie la façon dont un créateur a résolu un problème, inventé une forme à partir d'un savoir-faire. Il y a beaucoup à apprendre à observer les designs les plus variés. Même le mauvais goût est intéressant.

Est-ce que vous avez chiné personnellement tous les articles en vente à la boutique?
Quelques-uns, mais je n'ai plus assez de temps pour cela. A une époque, je faisais le marché de Portobello Road tous les vendredis matin, avant l'aube. C'est au moment du déballage qu'on fait les meilleures affaires: après 7 heures, c'est déjà presque trop tard. Mais aujourd'hui, pour la boutique, je fais confiance à Nick Chandor. C'est un ami de longue date, un antiquaire. Nous avons le même œil. C'est lui qui fait la chasse au trésor.

Et vous ne chinez plus du tout?
Quand je suis en voyage d'affaires à l'étranger, à Paris, à Florence, à Tokyo ou à New York, je m'accorde toujours une heure ou deux dans mon emploi du temps pour filer aux puces. C'est un rituel.

Mettez-vous en vente des objets personnels, des souvenirs de voyages?
Ceux-là, j'ai du mal à m'en défaire. Mais il arrive un moment où il faut faire un choix, décider si on garde les choses ou non.

Y a-t-il des choses que vous ne vendrez jamais?
Oui, et ce ne sont pas forcément celles qui ont le plus de valeur. Ce sont des objets qui ont une âme. J'ai une maquette de bateau magnifique et j'imagine, je ne sais pas pourquoi, qu'elle a été construite méticuleusement, patiemment, par un grand-père pour son petit-fils. Je me trompe peut-être complètement, mais je ne la vendrai jamais.

Comment vous est venue l'idée de customiser de vieux fauteuils?
Très tôt, parce que, faute de moyens, quand j'étais plus jeune, j'achetais des meubles en mauvais état que je devais restaurer moi-même. Au début, je me contentais de les recouvrir de façon conventionnelle avec des cuirs marron, et puis un jour j'ai eu envie de quelque chose d'inattendu, de décalé, dans l'esprit de ce que je fais avec mes vêtements, des costumes classiques avec une doublure fleurie, par exemple. Le travail sur les fauteuils customisés est un prolongement de mes collections. J'utilise d'ailleurs les motifs et les imprimés de mon prêt-à-porter, en les déclinant sur des peaux ou des tissus d'ameublement. C'est ce que les gens recherchent: la touche Paul Smith. Mais en même temps ce sont des pièces uniques, car ce sont tous des fauteuils et des chaises de récupération. Il n'y en a pas deux pareils.

C'est important pour vous ce concept de rareté, d'originalité?
C'est l'idée fondamentale de la boutique. J'ai toujours aimé les designers classiques, Eileen Gray, Le Corbusier, mais, avec les moyens de production, de communication et de distribution actuels, ils ont perdu de leur rareté. Ils ne paraissent plus aussi exclusifs qu'ils l'ont été. La chaise Barcelona de Mies van der Rohe est une chaise merveilleuse, mais aujourd'hui on la trouve dans tous les magasins de meubles, dans toutes les villes du monde, on peut même la commander sur Internet. Cela lui enlève ce qu'elle avait de spécial. Je trouve que c'est terriblement triste. Ce qui m'excite, avec la boutique, c'est qu'on n'y trouvera que des pièces rares, si ce n'est uniques, qui viennent du monde entier, des objets avec de la personnalité, une histoire, des mystères, et jamais la même chose d'une fois sur l'autre, car il y aura un roulement important, avec les dizaines de boutiques dans le monde où l'on a déjà des antiquités. C'est notre avantage par rapport à un antiquaire indépendant: on a un stock immense, renouvelé en permanence.

Est-ce que vous customisez systématiquement les meubles?
Il y a des objets qu'il serait sacrilège de toucher, dont la beauté est intacte et entière. Il y a deux raisons pour lesquelles je décide de customiser une pièce: quand la tapisserie est abîmée, endommagée, ou alors quand je sens que cette chaise ou ce fauteuil réclament une deuxième vie. Il n'y a pas de règle, c'est une question d'intuition. Mais, finalement, j'ai décidé d'en mettre assez peu dans la boutique, car c'est un procédé qui a été beaucoup copié et imité. On voit ça dans tous les magazines, maintenant. Tout le monde tapisse son fauteuil avec l'Union Jack. Je préfère miser sur la beauté intrinsèque des objets.

Est-ce qu'il vous arrive d'effectuer vous-même le travail de restauration?
Nous avons un excellent artisan. Je suppose que je saurais le faire, car tout est dans le patron, mais ça fait des années que je n'ai pas taillé un patron: Paul Smith est devenu une telle entreprise... Je présente 13 collections deux fois par an, qui occupent 30 tailleurs à temps plein!

Après les vêtements, les parfums, les tapis, les montres, les chaussures, les stylos, est-ce que vous envisagez de lancer votre ligne de mobilier ou de décoration?
Il y a deux ans, j'ai dessiné une collection pour Cappellini, mais, à l'heure actuelle, je n'envisage nullement de créer une gamme de meubles. Et je ne veux surtout pas qu'on croie que Paul Smith, comme tant d'autres créateurs, lance sa ligne déco pour la maison, et que je vais faire des napperons, des ronds de serviette ou de la porcelaine. J'insiste, ce n'est pas Paul Smith Home! C'est juste le prolongement d'une passion, c'est pour m'amuser. J'espère bien sûr que la boutique sera rentable, mais peu importe: la société a les reins assez solides pour supporter cette petite fantaisie. Je ne compte pas décliner le concept d'Albermarle Street dans les autres capitales du monde. C'est une aventure unique, comme ce qu'on y vendra. Chacun pourra exprimer sa sensibilité de décorateur, et venir chiner la petite touche personnelle pour son intérieur.


Date de création : 19/04/2006 @ 19:08
Dernière modification : 19/04/2006 @ 19:54
Catégorie : Articles
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